Couleur de façade à Djerba : la chaux gagne, l'acrylique cloque
Chaux blanche, bleu lavé, ocre Cedghiane : ce que la tradition autorise sur une façade djerbienne, ce que la commune tolère depuis l'UNESCO, et pourquoi l'acrylique finit toujours par cloquer.
Je rentre d'un chantier à Erriadh. Le propriétaire, un Français qui vient de signer, voulait gris anthracite. Façade entière. J'ai souri poliment. Le maçon, lui, a posé sa truelle.
La chaux blanche n'est pas un choix esthétique à Djerba. C'est une habitude qui a survécu à tout : aux ciments modernes, aux peintures acryliques vendues à Médenine. Et, l'an dernier, à l'inscription UNESCO de septembre 2023. Les façades qu'on photographie aujourd'hui, ce sont celles que des grands-mères passaient à la brosse chaque automne, avant les pluies.
La règle écrite, et l'autre
Le règlement d'urbanisme de Houmt-Souk recommande le blanc et le bleu pour les zones d'habitat individuel. Le mot exact, c'est recommande. Pas impose. Et tout est là.
Dans la pratique, le permis bâtir ne dit rien des couleurs. Le contrôle se fait, ou ne se fait pas, au moment du procès-verbal de conformité. Si vous êtes hors des sept zones inscrites au patrimoine mondial, personne ne viendra. Si vous êtes à Erriadh, à Guellala, autour du fort Borj El Kébir de Houmt-Souk, c'est moins sûr — la commune a serré la vis depuis 2023, sans qu'aucun texte ne le formalise vraiment. C'est tunisien comme situation : tout le monde sait, personne n'écrit.
Sur les 94 annonces actives recensées par l'observatoire DjerbaImmo ce trimestre, à peine une poignée vendent un bien avec ravalement récent comme argument. Le client, lui, regarde l'orientation et le mètre carré. La façade, il pense qu'il la refera. Souvent il a tort.
La chaux blanche, et pourquoi elle gagne encore
La chaux aérienne, celle qu'on prépare ici depuis le XIVe siècle, n'est pas une peinture. C'est une réaction chimique qui se poursuit pendant vingt ans. Le mur respire. L'humidité monte et ressort, au lieu de stagner derrière une couche étanche. Sur un mur ancien en pierre coquillière — celle qu'on trouve à Ajim, à Aghir — c'est la seule finition qui ne fait pas pourrir le support.
Une couche tous les deux ou trois ans. Quarante dinars le sac de chaux en pâte chez un négociant de Mellita, parfois cinquante. Comptez un kilo par mètre carré et par couche, à peu près. Faites le calcul : pour la façade d'un S+2 à Midoun, on est sous les 200 TND de produit. Le coût, c'est la main-d'œuvre. Un applicateur qui sait travailler à la brosse de chiendent. Mouiller le mur avant, repasser dans l'heure et demie qui suit. Ils sont moins de dix sur l'île à le faire vraiment.
Le bleu de Sidi Mahrez, mythe ou pigment ?
On l'appelle bleu de Tunis, bleu Majorelle pour les nostalgiques marocains, bleu djerbien pour ceux qui veulent vendre. La vérité, c'est qu'il n'y a pas un bleu djerbien. Il y en a trois, peut-être quatre.
Le plus saturé, presque outremer, vient d'un pigment de synthèse importé. C'est celui des portes ostentatoires, des maisons d'hôtes refaites en 2018, des cartes postales. Le bleu plus pâle, lavé, presque gris-violet quand le soleil tape — c'est celui des vieilles menuiseries de Houmt-Souk. Il tire son ton du sulfate de cuivre dilué dans la chaux, pas du cobalt. Il décolore. Il vieillit comme du tissu.
Je préfère le second. Honnêtement, l'autre fait carte postale. Vous le verrez bien sur les photos d'agence : Djerba Prestige Immobilier et Midoun Realty, qui cumulent à elles deux plus de 130 annonces sur la plateforme, en mettent partout. Forcément, ça vend. Mais après deux étés, le bleu saturé devient verdâtre et personne ne sait pourquoi.
L'ocre Cedghiane, la fausse bonne idée
Cedghiane, c'est une nuance qu'on associe aux maisons de la côte sud-est, vers Aghir et El Kantara. Un jaune sable très pâle, presque beige rosé, qu'on obtenait autrefois en mélangeant la chaux à de la terre locale tamisée. Ça existe encore, sur quelques murs des années 60.
Le problème : l'ocre tire mal sur la chaux dans la durée. Le pigment migre, le mur se tigre, on voit apparaître des coulures verticales dès la première saison de pluies. À Aghir, où la médiane DjerbaImmo s'envole à 929 TND/m² parce qu'on est en première ligne touristique, j'ai vu trois villas neuves repassées au blanc dans les trois ans qui ont suivi la livraison. Le promoteur avait voulu se distinguer. Distinction coûteuse.
Bref. L'ocre, c'est joli sur Pinterest. Pas sur Djerba.
Ce que la commune laisse passer
Officiellement, les couleurs vives sont proscrites dans les périmètres patrimoniaux. Officieusement, j'ai croisé un rouge brique sur la route de Mahboubine, un gris béton brut à Mezraya, et même un saumon pastel à Bousmaiel qui doit faire grincer des dents. Personne n'est venu. Le contrôle municipal, à Djerba, a d'autres urgences — les piscines non déclarées, les extensions illégales sur les toitures, les forages clandestins.
Ce qui est vraiment surveillé, c'est la hauteur (jamais plus de R+1 dans les zones traditionnelles), l'emprise au sol, et depuis Djerbahood, la peinture murale extérieure visible depuis la rue à Erriadh. Une fresque demande une autorisation. Une façade saumon, non. Cherchez l'erreur.
Vieillir, c'est s'écailler
Mon voisin à Erriadh a refait sa façade en 2021. Acrylique blanche, gamme bâtiment chez un grossiste de Zarzis. Trois ans plus tard, il a des cloques sur tout le mur sud. L'humidité du sol monte par capillarité, ne peut pas sortir, soulève la peinture par plaques. Il va devoir tout décaper. Il a un chien qui aboie sur le maçon à chaque visite.
La chaux, elle, ne cloque pas. Elle s'écaille. L'écaillage se rattrape avec une couche. La cloque exige un sablage complet.
Je sais, j'ai dit que la chaux gagne. Pour être honnête, il y a un cas où l'acrylique tient : les façades neuves, en bloc béton enduit, qui n'ont jamais respiré. Si vous construisez à Hachene près de la route de l'aéroport, sur sol drainé, et que vous voulez en finir avec le sujet pendant quinze ans, l'acrylique fait le travail. Sur du vieux mur en pierre, jamais.
Le marché djerbien, lui, ne récompense pas encore la façade bien faite. Sur les annonces vente que je regarde quotidiennement, le ravalement traditionnel à la chaux n'est presque jamais mis en avant. Un acheteur étranger paiera 10 % de plus pour une cuisine équipée. Pour une chaux d'origine bien tenue, rien. Ça changera. Le temps que les villas saumon des années 2020 commencent à pleurer.
“L'ocre, c'est joli sur Pinterest. Pas sur Djerba.”




