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Expat à Djerba : trois vagues, peu de ponts entre elles
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Expat à Djerba : trois vagues, peu de ponts entre elles

Trois générations d'expats se croisent sans vraiment se parler à Djerba. Profils, lieux de rendez-vous, erreurs administratives et chiffres d'immobilier pour comprendre ce qui plombe les nouveaux arrivants.

Karim Jelassi
Photographe & investisseur
··6 min de lecture

Mon voisin italien est arrivé en 2003. Mon voisin français en 2019, comme moi. Et depuis deux ans, je vois débarquer une autre vague — des trentenaires avec un laptop, qui louent à l'année et postent sur Instagram. Trois générations d'expats. Qui ne se croisent presque jamais.

Qui débarque vraiment ici en 2026

Les retraités français restent la base. Plus de 35 000 en Tunisie selon les estimations consulaires, et Djerba tient dans le trio de tête avec Tunis et Hammamet. Le profil a changé, par contre. Avant, c'était le couple tranquille installé à Aghir avec vue mer. Aujourd'hui, j'en croise plus à Erriadh et Midoun, et plus jeunes — 62 ans, pas 75. Ils télétravaillent encore quelques heures par semaine, beaucoup gardent un pied à Lyon ou Marseille pour les petits-enfants.

Les Italiens, c'est l'autre couche. Présents à Houmt-Souk depuis des décennies. Souvent liés au commerce, parfois à des résidences secondaires héritées. Moins visibles, plus enracinés. Ils ne traînent pas dans les groupes Facebook francophones.

Puis la nouvelle vague. Télétravailleurs nordiques, freelances français qui fuient les charges, créateurs de contenu allemands de passage trois mois. Petite minorité. Mais en hausse nette depuis 2023.

Les lieux où on se croise (et ceux qu'on rate)

Wostel, à Erriadh, c'est devenu le carrefour. Coworking et auberge sous le même toit, à deux pas de Djerbahood. Tu y croises un graphiste lyonnais qui finit un brief en panique, un retraité belge venu imprimer un acte notarié, deux étudiantes Erasmus qui font semblant de bosser. Cinq euros la journée à peu près. Pas un endroit où on noue des amitiés profondes, plutôt un sas — on y entre, on s'y croise, on file.

Pour les retraités installés, c'est autre chose. Le club de pétanque près du port de Houmt-Souk, les apéros chez certains à Aghir, les déjeuners mensuels des associations francophones. C'est là que les vraies infos circulent. Quel notaire bosse honnêtement. Quel garagiste ne facture pas le double parce que tu es étranger.

Les Italiens, eux, ont leur trattoria dans le souk. Dont je ne donnerai pas le nom — par respect, et parce que ce n'est pas fait pour le tourisme.

Et puis il y a la plage. Banale ? Pas tant que ça. Le bout d'Aghir vers la fin d'après-midi, c'est devenu un point de retrouvailles informel pour les nomades numériques. Vu sur place trois jeunes avec leur MacBook posé sur une serviette, l'écran à moitié rongé par le sel. L'un d'eux avait un Bouvier bernois. Honnêtement, je me demande encore comment il l'a fait venir.

Le piège du touriste éternel

L'erreur que je vois chaque saison : croire qu'on peut vivre ici en visa touristique en sortant tous les trois mois pour Malte ou Palerme. Ça marche un an. Deux, à la limite. Après, la douane finit par te garder une après-midi, et le compte bancaire que tu n'as jamais ouvert te coûte cher d'un coup.

La carte de séjour exige un compte tunisien alimenté à au moins 400 euros par mois, dépôt du dossier au commissariat dans les trois mois après l'arrivée, et un justificatif de logement — bail ou titre. Rien d'insurmontable. Beaucoup arrivent quand même en pensant que le passeport français suffit à tout. Depuis janvier 2025, la carte d'identité française ne permet même plus de rentrer en Tunisie. Le passeport, point.

Autre piège, plus sournois : la convention fiscale franco-tunisienne de 1973. Mal lue, elle peut faire payer la retraite deux fois. Bien comprise, elle protège. Un retraité de Midoun me racontait l'an dernier qu'il avait perdu quatre mois à régulariser sa situation parce qu'un cabinet à Paris lui avait dit l'inverse exact du texte.

L'immobilier, là où ça dérape vraiment

L'observatoire DjerbaImmo recense aujourd'hui 93 annonces actives sur l'île. Sur la vente, la médiane à Midoun tourne autour de 280 TND/m², et grimpe à 444 TND/m² à Erriadh, où la demande expat s'est concentrée depuis Djerbahood. À Aghir, on dépasse les 900 TND/m² sur l'échantillon — petit échantillon, oui, mais cohérent avec ce que je vois passer sur les ventes vue mer.

Le problème, c'est la location annuelle. Seulement 25 biens disponibles aujourd'hui sur l'ensemble de l'île. Pour une demande expat qui a doublé depuis 2022. Les loyers grimpent vite, et les bailleurs se permettent des conditions tordues : caution six mois, paiement annuel d'avance, état des lieux fantaisiste. Plusieurs nouveaux arrivants signent sans lire, parce qu'ils sont pressés d'avoir un toit avant l'été.

L'erreur la plus chère, c'est l'achat. Un étranger ne peut pas acheter un bien hors zone touristique sans l'autorisation du gouverneur de Médenine. Tout le monde le sait. Tout le monde l'oublie. J'ai vu des compromis signés cash, dossier déposé six mois plus tard, refus motivé, acheteur coincé. Le vendeur ne rend jamais l'avance.

Je vais être direct : la majorité des gens qui se font avoir à Djerba ne le sont pas par des Djerbiens malhonnêtes. Ils le sont par leur propre précipitation, et souvent par des intermédiaires européens qui leur ont vendu un rêve clé en main depuis Lille ou Genève.

Ce qu'on ne dit pas dans les vidéos YouTube

L'hiver. Pas froid, mais humide, venteux, et plus long qu'on l'imagine en arrivant en mai. De mi-novembre à mars, les soirées sont mortes, la moitié des restos ferment, et le sentiment d'isolement peut surprendre. Plusieurs couples que je connais ont craqué après deux hivers et sont rentrés à Annecy.

Côté connectivité, l'abonnement internet à 35 TND par mois reste imbattable, mais la fibre n'arrive pas partout. À Mezraya, j'ai un ami qui bosse pour une boîte berlinoise en partageant la 4G de son téléphone. Ça marche. Sauf les jours de tempête.

Et puis l'intégration, vraie question. Apprendre vingt mots d'arabe djerbien change la vie. Ne pas le faire, c'est rester touriste dix ans dans son propre quartier. Je connais un Français installé depuis 2008 qui ne sait toujours pas dire bonjour à son boulanger en arabe. Ça en dit long.

Je sais, j'ai écrit plus haut que la communauté française était la base. En y repensant, ce sont les Italiens qui ont compris le mieux — ils se sont fondus dans la trame locale au lieu de la regarder depuis leur terrasse.

La majorité des gens qui se font avoir à Djerba ne le sont pas par des Djerbiens malhonnêtes — ils le sont par leur propre précipitation.
Tags :expatrieslifestyleerriadhmidounteletravailintegration
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