Vivre à Erriadh en janvier, quand les touristes rentrent chez eux
Karim Jelassi vit à Erriadh depuis 2019. Il raconte les courses, l'école, le médecin et le silence de février — ce que Djerbahood ne montre jamais dans ses reportages.
Erriadh en janvier, c'est un autre pays. Les venelles peintes se vident, les cars ne s'arrêtent plus devant le mur d'Invader, et le marchand de café qui te connaît par ton prénom range ses chaises à quatre heures de l'après-midi. J'y vis depuis 2019.
Le tourisme part, la vie commence
La question qu'on me pose le plus souvent, quand j'annonce que je vis à Erriadh à l'année, c'est celle-ci : mais qu'est-ce que vous faites l'hiver ? Sous-entendu — il n'y a plus rien. C'est faux et c'est vrai à la fois. Vrai, parce que Djerbahood se transforme en musée sans visiteurs entre novembre et mars, et parce que trois ou quatre restaurants ferment jusqu'à Pâques. Faux, parce que le village existait avant les fresques et continuera après elles. Le boulanger de la rue derrière la Ghriba ouvre à cinq heures du matin, décembre comme juillet.
Ce qui bouge vraiment, c'est le tempo. En été, tu descends acheter du pain et tu croises quinze personnes. En janvier, tu croises Salem, le voisin d'en face, et son chien Maktar. C'est tout. Puis tu rentres.
Faire les courses sans quitter le village
Il y a un marché hebdomadaire à Erriadh, le dimanche matin — pas comparable à celui de Houmt-Souk ni à celui de Midoun le lundi, mais suffisant pour la semaine. Poisson bleu du port de Boughrara quand la sortie a été bonne, tomates de Beni Khedache, olives des paysans du coin, un peu de miel du Dahar quand quelqu'un descend du continent. L'épicerie de Ammi Béchir, à deux pas de la synagogue, dépanne le pain à minuit et les cigarettes le dimanche. Un Monoprix, direction Midoun. Le supermarché plus grand qu'on connaît est à Houmt-Souk. Douze minutes en voiture pour l'un, quinze pour l'autre.
Honnêtement, j'ai mis un an à admettre que je n'avais pas besoin d'aller au grand centre commercial de la zone touristique plus d'une fois par mois. Le village suffit pour l'essentiel de ce qu'on mange. Pour le reste, on s'organise.
École et médecin : la vraie question
L'école publique d'Erriadh existe et fonctionne. Elle est correcte pour le primaire ; au-delà, la plupart des familles que je connais mettent leurs enfants au collège de Cedghiane ou au privé à Midoun. Pour le lycée, c'est Houmt-Souk. Il n'y a pas de mystère : plus l'enfant grandit, plus la voiture devient obligatoire. Un vrai sujet quand on s'installe avec des ados.
Côté santé, un généraliste tient un cabinet dans le village même. Une pharmacie de garde tourne dans la zone. Pour une urgence sérieuse, on file à la clinique El Farabi ou à l'hôpital Sadok Mokaddem à Houmt-Souk. Pas de cardiologue à demeure — mais deux passent chaque semaine, sur rendez-vous. J'ai fait la démarche l'an dernier après une frayeur familiale, ça se règle. Différemment qu'à Tunis, mais ça se règle.
Le prix qu'on paie pour cette tranquillité
L'observatoire DjerbaImmo n'a que 2 annonces actives à Erriadh en ce moment, sur 125 à l'échelle de l'île, avec une médiane autour de 444 TND/m² à la vente. Faible offre, prix un peu au-dessus de Houmt-Souk (294 TND/m² médians) et de Midoun (301). Pas un hasard. Les propriétaires ne vendent pas — ou vendent entre eux, sans agence, sans annonce.
Je vais te dire une chose que les agences n'aiment pas entendre. À Erriadh, on trouve une maison par le bouche-à-oreille, pas par les portails. J'ai acheté la mienne en 2019 grâce à un cousin de mon assureur. Sept mois de discussion, un notaire à Houmt-Souk, la conservation foncière à Médenine pour finaliser. Le prix affiché sur les annonces publiques ne reflète pas ce qui se signe vraiment ici. Je sais, c'est frustrant à écrire pour un site d'annonces. Autant être franc.
L'isolement d'hiver, parlons-en
C'est réel. Il pleut à Erriadh, oui — trois ou quatre jours d'affilée en février, avec un vent qui te fait douter d'être en Tunisie. La nuit tombe à cinq heures et demie. Les cafés ferment tôt. Si tu viens d'une grande ville, les deux premiers hivers sont durs. J'en connais qui ont tenu six mois avant de repartir en France.
Ce qui sauve, c'est la communauté. Les voisins passent sans prévenir avec un panier de dattes. La synagogue de la Ghriba a ses fidèles, la mosquée d'à côté rassemble, la petite communauté chrétienne de Houmt-Souk se retrouve le dimanche. Ça se mélange sans se confondre. On se salue au marché, on partage un plat de couscous en septembre pour la fête du village. Le mariage entre communautés, c'est autre chose — l'équilibre djerbien tient depuis des siècles précisément parce que personne n'a jamais forcé ces frontières-là.
Un ami me disait la semaine dernière que Djerbahood, à terme, allait transformer le village en musée gentrifié où plus personne n'habite vraiment. Je ne crois pas. Ou disons — je ne veux pas y croire, ce qui n'est pas la même chose. Les 2 annonces sur l'observatoire, contre 75 à Midoun, disent quelque chose : les gens d'ici ne partent pas.
Erriadh vaut-il le coup à l'année ?
Pour un investisseur qui cherche du rendement locatif court terme, non. Va à Aghir, où l'observatoire relève une médiane autour de 929 TND/m² (trois annonces seulement, mais un signal), va à Midoun ou à Sidi Mahrez. Pour quelqu'un qui veut habiter, élever ses enfants dans une venelle silencieuse, prendre le café à sept heures du matin avec des gens qui te connaissent depuis dix ans — oui. Sans hésiter.
Et si tu hésites, essaye un hiver. Loue en novembre, rends les clés en mars. Tu sauras.
“À Erriadh, on trouve une maison par le bouche-à-oreille, pas par les portails.”




