Vivre à Erriadh toute l'année : ce que personne ne raconte
Sept ans à Erriadh hors-saison : courses, école, dispensaire, marché du vendredi à Midoun et l'isolement hivernal. Un retour d'expérience pour ne pas se tromper d'installation.
J'ai posé mes valises à Erriadh en mars 2019. Pas pour les vacances. Pour de bon. Sept ans plus tard, je peux raconter ce que ça vaut, vraiment, de vivre ici quand les avions repartent et que les volets restent ouverts.
Le village, vous le connaissez sans le savoir. Djerbahood, les fresques, la Ghriba. Erriadh, c'est aussi ça. Mais en novembre, quand le dernier car de touristes a tourné le coin, ça devient autre chose. Un endroit où la vie n'a presque plus rien à voir avec l'image Instagram.
Les courses, sans s'inventer une vie
Je vais faire mes courses chez Maktar. C'est l'épicerie au coin de la rue qui descend vers la synagogue — vous voyez ? Il vend du pain, des œufs frais d'un voisin de Mahboubine, du fromage industriel, et la pâte d'olive de sa femme. Pour le reste, c'est Houmt Souk ou Midoun. Le Carrefour Market de Houmt Souk, à dix minutes en voiture, fait à peu près tout. Magasin Général aussi. Pour les fruits et légumes, on attend le vendredi.
Je dis « on » parce qu'à Erriadh, l'attente du vendredi, c'est un rituel partagé. Le marché de Midoun, c'est l'institution. On y va à dix heures, on en sort à midi, on a salé son budget mais on a aussi croisé trois personnes qu'on cherchait à voir depuis deux semaines. Honnêtement, j'aurais pu aller plus vite au supermarché. Bref.
L'école, le médecin, et tout le reste
L'école primaire publique d'Erriadh existe, fonctionne, et fait le job. Mes voisins y mettent leurs enfants sans état d'âme. Pour le collège, ça se complique : la plupart partent à Houmt Souk ou Midoun, parfois en transport scolaire, souvent en voiture des parents. C'est un détail qui change la vie quand on s'installe avec des ados.
Côté médical, il y a un dispensaire à Erriadh. Pour tout ce qui dépasse, vous descendez à l'hôpital régional de Houmt Souk, ou vous prenez la clinique privée de Midoun. Un dentiste s'est installé au village en 2021, je tape sur du bois pour qu'il reste. La pharmacie ferme à 19 heures la semaine, midi le dimanche. En urgence il faut savoir où sont les gardes — l'info se transmet de bouche à oreille, et c'est très bien comme ça.
Acheter ici ? Le marché ne donne pas le change
L'observatoire DjerbaImmo recense, à la date où j'écris ces lignes, deux annonces de vente actives à Erriadh, avec une médiane à 444 TND le m². Deux. Sur 89 annonces actives sur toute l'île, dont 54 rien qu'à Midoun. Ce n'est pas une erreur de comptage. À Erriadh, on ne vend pas vraiment. Les maisons passent de parents à enfants, ou se louent à la saison aux Européens qui veulent croire qu'ils ont trouvé leur village d'âme.
Quand un bien apparaît, il part vite, et le prix n'est pas tendre. La médiane à 444 TND/m² place le village au-dessus de Midoun (280 TND) et de Houmt Souk (300 TND), toujours selon l'observatoire DjerbaImmo. C'est lié au foncier rare, à la pression touristique née de Djerbahood, et à un truc qu'on n'achète pas : la sensation d'être dans un vrai village qui n'a pas encore été défiguré.
J'ai un avis tranché là-dessus. Erriadh est l'un des trois ou quatre endroits de l'île où acheter aujourd'hui a encore du sens pour s'installer — pas pour spéculer. Je sais, dans un autre papier j'ai écrit qu'Aghir cochait plus de cases pour de la résidence secondaire. Les deux peuvent être vrais.
Le lien social, ce truc qu'on ne mesure pas
Vivre ici toute l'année, c'est devenir quelqu'un que les voisins reconnaissent. Pas tout de suite. Il m'a fallu deux ans avant qu'on cesse de me parler en italien — j'ai une tête qui prête à confusion. À la troisième année, on m'invitait au mariage du fils du quincaillier. Vraiment ? Vraiment.
La cohabitation entre la communauté juive de Hara Sghira et les voisins musulmans, ce n'est pas une carte postale. C'est une routine. Les gosses jouent ensemble dans la ruelle qui mène à la Ghriba, les commerçants se rendent des services au quotidien, et le pèlerinage du printemps mobilise tout le monde, qu'on y croie ou pas. Comme photographe, je vous le confirme : j'ai mes meilleures images dans ces matins où personne ne pose.
L'hiver, le vrai sujet
L'isolement hivernal, parlons-en, parce que c'est là que les rêves d'installation se cassent. Dès novembre, les restaurants saisonniers ferment. Le Dar Dhiafa tourne au ralenti. Les voisins partis travailler à Tunis ou en France ne reviennent qu'à l'Aïd. À 18 heures, l'éclairage public éclaire des rues quasi vides. Pour quelqu'un qui n'a pas son réseau, ça pèse. Vraiment.
Moi je m'en accommode parce que j'ai mon studio à la maison et un appareil photo qui ne dort jamais. Mais j'ai vu deux couples français repartir en avril après un seul hiver. Une vie de village, c'est une vie qu'il faut habiter activement — sinon, le village vous ignore poliment et vous finissez par lui rendre la pareille.
L'aéroport Djerba-Zarzis tourne en sous-régime de décembre à février, on le sait. Moins de vols vers l'Europe, des prix qui s'envolent quand on doit partir en urgence, et une dépendance au trajet Tunis-Djerba par la route ou par TunisAir Express. Quand mon père a été hospitalisé en janvier dernier, j'ai mis onze heures pour rejoindre Tunis. Onze. Le voisin avait un labrador qui hurlait à l'arrière, ça n'aide pas.
Erriadh toute l'année, ce n'est ni une retraite paradisiaque ni une punition. C'est un choix qui demande qu'on s'y prépare. Et qu'on accepte que le café du matin se boive parfois seul, en regardant les fresques s'écailler doucement sous le vent du large.
“Une vie de village, c'est une vie qu'il faut habiter activement — sinon, le village vous ignore poliment.”




