Vivre à Erriadh toute l'année — ce que l'été ne vous dit pas
Sept hivers à Erriadh, et un verdict sans sucre : le village se mérite hors saison. Marché du dimanche, Maktar, dispensaire, isolement de février — ce que l'immobilier ne dit pas.
Je suis arrivé à Erriadh en novembre 2019. Je devais rester six mois. On est en octobre 2026. L'appartement est devenu une maison, la maison est devenue une famille, et le village — qu'on appelle encore Hara Sghira sur les vieux papiers — a cessé d'être une destination.
Le dimanche matin, ça se décide
Le marché d'Erriadh se tient le dimanche matin. C'est un détail qui a l'air anodin et qui ne l'est pas. Houmt-Souk, elle, prend le lundi et le jeudi. Donc si tu rates ton dimanche parce qu'un cousin est passé la veille, tu attends soixante-douze heures ou tu prends la voiture jusqu'à Houmt-Souk, dix kilomètres au nord. Dix kilomètres, dans l'île, c'est long quand tu as un enfant en bas âge et deux cageots vides sur la banquette arrière.
Le marché tient sur une place rectangulaire derrière les fresques. On y trouve ce qu'on trouve dans tous les marchés de Djerba — poissons du matin, œufs, poivrons, menthe fraîche — mais avec un ratio résidents/visiteurs qui bascule à mesure que l'automne avance. En octobre, c'est encore moitié-moitié. En février, c'est nous. Que nous. Les prix suivent le ratio, sans qu'on en parle. Un kilo de rougets passe sous les douze dinars quand le dernier Allemand est reparti. Tu l'apprends au bout de deux hivers. Tu ne le lis nulle part.
Les courses de semaine, et le petit Maktar du coin
Pour le reste, il y a Maktar. Maktar, ici, c'est le mot qu'on donne à l'épicerie du quartier — pas une marque, un usage. Chaque hameau a le sien. Le mien ouvre vers sept heures, ferme à vingt-deux, et le gamin derrière le comptoir sait que je prends toujours deux yaourts le mardi.
Honnêtement, j'aurais pu adopter un rythme de supermarché, filer au Monoprix de Midoun deux fois par semaine. J'ai essayé. Six mois. J'ai arrêté. Trop long, trop impersonnel, et surtout — j'oublie des choses. Au Maktar, on me les rappelle.
École, médecin, papiers : ce qu'il faut savoir
L'école publique d'Erriadh existe, elle fonctionne, elle est modeste. Pour les familles qui veulent du bilingue sérieux, on tape plus loin : Midoun ou Houmt-Souk. Vingt à trente minutes de trajet dans les deux sens, matin et soir, selon la rentrée des classes et les travaux sur la route de l'aéroport. Le ramassage scolaire privé existe. Il faut le demander. Il n'est pas affiché.
Côté santé, le dispensaire d'Erriadh assure le quotidien — vaccins, bobos, suivis simples. Pour une IRM ou un spécialiste, direction les cliniques privées de Houmt-Souk et Midoun. Un gynéco francophone à vingt minutes de chez toi, c'est faisable. Un cardiologue en urgence un dimanche soir, c'est moins garanti. On s'organise.
Les papiers, maintenant. La municipalité est à Houmt-Souk, et les démarches foncières (certificat de propriété, titre bleu, bornages) remontent pour certains dossiers à la conservation foncière de Médenine. Trois à six mois quand ça glisse. Davantage sinon.
Décembre à Erriadh, et là ça pique
Je vais être direct. Les trois quarts des gens qui achètent à Erriadh pour y vivre toute l'année repartent avant février. Pas tous. La plupart.
En décembre, le village se vide. Les restaurants à touristes ferment pour la plupart. Les cafés tournent au ralenti. Les températures tombent entre 10 et 16 °C la nuit, remontent à 18-20 °C l'après-midi, et dans une maison traditionnelle en pierre mal isolée, c'est frais. Très frais. On allume le gaz, on empile les couvertures, on finit par acheter un déshumidificateur parce que l'humidité marine traverse les murs comme un courant d'air entre les draps.
Ce qui tient, c'est le lien. Si tu ne t'es pas fait trois ou quatre voisins avant novembre — le genre qui frappe à la porte pour un café sans prévenir — l'hiver sera dur. Vraiment dur. J'ai vu partir, en six ans, au moins quatre familles européennes installées avec l'enthousiasme du mois de juin. Elles ont revendu en mars. Un couple belge, charmant, avait même un berger australien qui s'appelait Noodle. Ils ont craqué sur l'isolement, pas sur le climat.
Le marché a bougé, et le mien aussi
On est passés à 136 annonces actives sur l'île selon l'observatoire DjerbaImmo. Erriadh, dans ce total, c'est deux annonces. Deux. Médiane autour de 444 TND/m² en vente. Pour comparer, Houmt-Souk tourne à 270 TND/m² avec 41 annonces, et Midoun à 300 TND/m² avec 77 annonces. Autrement dit, Erriadh est plus chère et plus rare à la fois. Ça se comprend : le village a du grain, du cachet, et les fresques de Djerbahood (projet lancé en 2014 par la Galerie Itinerrance de Paris) ont fait monter la cote et bloqué l'offre. Les propriétaires ne vendent pas facilement.
Est-ce que je conseillerais à un ami de s'installer ici à l'année ? Oui, mais pas avant d'avoir passé un hiver complet en location. Pas une semaine en janvier. Un hiver. De décembre à mars. Si tu tiens, tu achètes. Si tu craques, tu as économisé deux cent mille dinars et peut-être un divorce.
Je sais, j'ai écrit plus haut qu'Erriadh était rare et cher, et je viens de te dire de louer avant d'acheter. Les deux cohabitent. L'offre en location annuelle est encore plus mince que l'offre à la vente, et il faut parfois attendre six à neuf mois pour tomber sur une maison correcte. Prépare-toi à patienter. Ou à viser Ajim, où la densité d'annonces (huit en vente, médiane 450 TND/m²) laisse plus de marge. Moins photogénique, moins mythifié, plus pragmatique.
Moi je reste. Noodle me manque un peu quand même.
“Les trois quarts des gens qui achètent à Erriadh pour y vivre toute l'année repartent avant février. Pas tous. La plupart.”




