Expatriés à Djerba : qui vient, où on se croise, ce qui coince
Retraités français, familles italiennes, télétravailleurs de passage : le tissu des expatriés à Djerba s'épaissit. Où ils se retrouvent, et les erreurs qui reviennent chaque saison.
Sur les terrasses de Houmt-Souk en juillet, l'accent bordelais se mélange au piémontais et à un anglais de vidéoconférence. La communauté expatriée de Djerba n'est plus un petit club discret. Elle s'est diversifiée, sans vraiment se structurer.
Et c'est là que ça devient intéressant.
Trois vagues, pas une
Il y a d'abord les retraités français, souvent installés depuis dix ou quinze ans, qui ont acheté un houch à Midoun ou à Erriadh quand le mètre carré ne coûtait presque rien. Ils sont la couche géologique la plus stable. Ils connaissent le pharmacien, le mécanicien, le nom du chat du voisin. Ils ne cherchent plus rien.
Puis les Italiens. Moins visibles, plus récents, souvent des couples entre 45 et 60 ans venus de Sicile, de Ligurie, parfois de Milan pour fuir l'hiver. Beaucoup passent par Zarzis avant d'atterrir à Djerba, attirés par un rapport qualité-prix sur les villas côtières que la Sardaigne ne leur donne plus. Ils viennent souvent en location longue avant d'acheter — sage.
Enfin, la vague récente : les télétravailleurs. Trentenaires, quarantenaires, souvent français ou belges, parfois allemands. Ils tournent entre Wostel à Erriadh (le seul vrai espace de coworking installé sur l'île), un café à Houmt-Souk avec un wifi correct, et leur salon quand la connexion tient. Ils restent trois, six, parfois neuf mois. Rarement plus. La Tunisie n'a toujours pas de visa nomade numérique en 2026, donc ils sortent et rentrent tous les 90 jours. C'est acrobatique.
Les points de ralliement
Il n'y a pas d'"Alliance française" officieuse à Djerba, malgré ce que certains guides laissent croire. Les vrais réseaux se tissent ailleurs. Le groupe Facebook "Expats à Djerba" concentre la plupart des questions pratiques — mécanicien, dermatologue, professeur d'arabe. C'est efficace, parfois toxique aussi (les débats sur la vitesse d'internet peuvent durer vingt jours).
Le marché du dimanche à Midoun reste le vrai lieu de brassage. Ce n'est pas romantique, c'est juste vrai : entre les étals d'olives et les vendeurs de poteries, on croise les mêmes têtes tous les quinze jours. Un ami de Houmt-Souk, retraité de la magistrature, m'a dit un jour qu'il y avait fait plus de connaissances qu'en dix ans dans un club de yoga. Il avait un labrador. J'ignore pourquoi je m'en souviens.
Côté Italiens, c'est plus discret : dîners privés, souvent des maisons ouvertes à Aghir et à Mezraya, quelquefois un restaurant du côté de Sidi Mahrez. Ils ne cherchent pas à recruter. Vous les rencontrez ou vous ne les rencontrez pas.
Les erreurs qui reviennent chaque saison
La première, c'est d'acheter avant d'avoir loué. Je le dis à chaque client qui débarque avec un budget et une envie. Un an de location d'abord. Djerba en février n'est pas Djerba en août — le vent, la lumière, le rythme des commerces, tout change. Le regretté "coup de cœur" qui se solde par une revente à perte deux ans plus tard, j'en connais une bonne dizaine.
La deuxième erreur : sous-estimer l'autorisation du gouverneur de Médenine. Tout étranger qui achète pour habitation doit l'obtenir. Ce n'est pas une formalité — c'est six à dix-huit mois selon les dossiers, et le bien doit se trouver en zone urbaine ou touristique classée. Un terrain agricole à Aghir, aussi joli soit-il, restera bloqué. Sur nos 107 annonces actives en juillet, 70 sont en vente : plusieurs sont des terrains, et tous ne sont pas achetables par un ressortissant étranger. Vérifiez avant de tomber amoureux, pas après.
La troisième, et c'est peut-être la plus douloureuse : le choix d'un logement mal exposé au vent. Je sais, ça paraît anecdotique. Ce ne l'est pas. Une villa exposée plein sud à Aghir, dont la médiane à la vente tourne autour de 929 TND/m² selon l'observatoire DjerbaImmo, peut devenir inhabitable trois semaines par été si le ghibli tape fort. Personne ne pense à ça en visitant en avril.
L'intégration, le vrai test
Ce que j'observe depuis six ans de conseils location, c'est que les expatriés qui restent sont ceux qui ont fait un pas vers l'arabe djerbien. Pas la langue académique — quelques mots au boulanger, au chauffeur du taxi collectif, à la voisine. C'est bête, ça change tout. Ceux qui vivent dans une bulle française à Midoun repartent au bout de trois ans, généralement en accusant "le pays" d'être fatigant.
Une opinion : la communauté expatriée à Djerba est plus intéressante depuis qu'elle est moins homogène. Il y a dix ans, c'était un club de retraités du même profil. Aujourd'hui c'est plus vivant, plus jeune, plus rugueux aussi. Les tensions existent — entre ceux qui vivent avec 800 euros par mois et ceux qui achètent des villas à 400 000 TND, l'écart de vues sur ce qu'est "bien vivre ici" se creuse. Tant mieux, peut-être. L'homogénéité, ça finit toujours par tourner en huis clos.
Ce que le marché raconte
L'observatoire DjerbaImmo comptait, à mi-juillet 2026, 29 locations annuelles disponibles. Ça semble peu, et ça l'est. Midoun concentre 67 annonces au total, dont la médiane à la vente s'établit à 300 TND/m². Houmt-Souk suit avec 27 annonces à la même médiane. La couronne d'Aghir reste plus chère et plus rare — 3 annonces seulement, mais des prix qui reflètent la proximité des plages hôtelières.
Pour un télétravailleur qui arrive en octobre, le calcul est simple : mieux vaut sécuriser une location annuelle à Houmt-Souk (proximité services, connexion souvent meilleure) qu'une villa isolée à Aghir, même si elle fait rêver sur photos. Je sais, j'ai dit plus haut qu'il fallait tester avant d'acheter. Je maintiens. Mais tester ne veut pas dire s'installer n'importe où — testez dans la zone où vous vous voyez rester.
Un dernier mot pour les nouveaux arrivants : ne demandez pas à Facebook s'il faut acheter à Djerba. Demandez-le à trois personnes qui y vivent depuis plus de cinq ans. Écoutez celles qui hésitent — pas celles qui vendent.
“Ceux qui vivent dans une bulle française à Midoun repartent au bout de trois ans, généralement en accusant le pays d'être fatigant.”




