Façades djerbiennes : la chaux blanche, le bleu Sidi Mahrez et l'ocre oublié
Quinze ans de chantiers à Djerba : ce que la chaux, le bleu Sidi Mahrez et l'ocre Cedghiane racontent de votre façade, et ce que la municipalité tolère depuis le classement UNESCO.
Un acquéreur m'a appelée la semaine dernière. Il venait de signer pour un houch à Houmt-Souk, voulait passer la façade en gris anthracite « pour faire moderne ». Je lui ai demandé s'il avait relu son acte. Silence au bout du fil.
La chaux n'est pas une couleur, c'est un système
La chaux blanche, à Djerba, ne sert pas à faire joli. Elle réfléchit le soleil de juillet, laisse respirer les murs en pierre locale, se renouvelle chaque printemps avec un seau, une brosse et trois heures de patience. Mes ouvriers le font depuis trois générations. Le badigeon coûte autour de 12 à 18 TND le m² posé, selon le maçon et selon la saison.
Quand on remplace ça par une peinture acrylique haut de gamme — 35 à 50 TND le m², parfois plus quand c'est importé d'Italie — on emprisonne l'humidité dans le mur. Trois étés, et l'enduit cloque côté nord, là où la brume saline se dépose. J'en ai trop vu.
Le bleu Sidi Mahrez, ce n'est pas du turquoise
Tout le monde dit « bleu de Djerba ». Soit. En réalité, le bleu traditionnel — celui des portes et volets dans la médina de Houmt-Souk, dans les ruelles d'Erriadh aussi — tire vers le bleu outremer profond, presque violacé. On l'appelle bleu Sidi Mahrez, du nom du saint patron de Tunis dont les confréries soufies ont diffusé le pigment au Maghreb à partir du XVIIIᵉ siècle. C'est un bleu qui se calme avec le temps.
Le turquoise façon Santorin ? Une importation des années 1990, vendue par les magasins de peinture du côté de Mellita aux investisseurs en mal de Cyclades. Ça pique les yeux à quatorze heures en juillet. Ça vieillit mal sous le sel. Et ça ne respecte aucun cahier des charges sérieux.
L'ocre Cedghiane, le grand oublié
Cedghiane (ou Sedghiène, selon votre acte de propriété), zone semi-rurale entre Houmt-Souk et le centre de l'île, a longtemps utilisé un badigeon ocre rosé, tiré des terres argileuses locales. Plus chaud, plus rural, beaucoup moins photogénique pour Instagram.
Sur les 94 annonces actives référencées par l'observatoire DjerbaImmo, je n'ai pas trouvé une seule façade ocre mise en avant en photo de couverture. Pas une. C'est dommage. Vraiment dommage. L'ocre Cedghiane, sur un houch ancien à la fin d'un après-midi de mai, donne une lumière qu'aucune chaux blanche n'égalera. Personne ne le vend. Tant pis. Tant mieux peut-être — ceux qui restaurent encore avec ce pigment savent ce qu'ils font.
Ce que la municipalité accepte (en vrai)
Depuis le classement UNESCO du 18 septembre 2023 — « Djerba : témoignage d'un mode d'occupation d'un territoire insulaire » — sept zones et vingt-quatre monuments sont placés sous protection renforcée. Erriadh en fait partie. Houmt-Souk en grande partie aussi.
Le règlement d'urbanisme local exige, sur le papier : chaux blanche sur les murs extérieurs, hauteur limitée à un étage sur rez-de-chaussée dans les zones tampon. Pour les volets, c'est bois peint en bleu ou vert sombre — le turquoise est interdit, même si l'application reste flottante. Dans les faits ? Les contrôles sont aléatoires. Les services compétents se chevauchent entre municipalité, INP et ministère de la Culture, et la complexité administrative tient à distance toute sanction immédiate.
On voit donc des villas à Aghir — médiane à 929 TND/m² selon notre observatoire, le ticket le plus cher de l'île sur seulement deux annonces actives — avec enduits gris béton et baies aluminium noires. Certaines ajoutent des garde-corps en verre fumé. Personne ne passe. Et puis un jour si. Et c'est l'amende, ou pire, l'arrêt de chantier après finition. J'en connais qui ont attendu dix-huit mois la régularisation d'un permis modificatif, avec leur famille en location à deux pas du chantier.
Ce qui vieillit bien, ce qui vieillit mal
Un client de Mezraya — il avait un labrador noir qui me suivait sur le toit terrasse, infernal cette bête — voulait du jaune curry pour sa villa neuve. Je l'ai laissé faire, il avait signé les plans avant que je sois consultée. Deux ans plus tard, tout a été refait en chaux. Le jaune curry avait viré orange sale au bout de six mois. La mer salée n'aime pas les pigments synthétiques bon marché. Personne ne vous le dit en magasin.
Honnêtement, je sais ce que vous allez me répondre : « Mais Amel, je veux du moderne. » Faites du moderne avec des matériaux d'ici. Le tadelakt sur une terrasse couverte, ça respire et ça respecte le contexte. Le béton ciré teinté à l'ocre Cedghiane existe, deux propriétaires à Midoun l'ont tenté l'an dernier — Midoun, c'est 55 annonces de vente actives et une médiane à 280 TND/m² selon DjerbaImmo, le marché le plus liquide de l'île, donc pas un trou perdu où l'on bricole. Le rendu est superbe. Pour les volets, pitié, gardez-les en bois.
Je me contredis ? Un peu. Tout à l'heure je vous disais que la chaux est intouchable, et là je vous laisse partir sur du béton ciré. Le marché bouge, je bouge avec lui. Mais sur un mur ancien, ne touchez pas à la chaux. Pas chez moi. Pas tant que c'est moi qui signe l'avis technique.
“L'acrylique a cloqué là où la mer souffle. La chaux, elle, a pâli avec dignité.”




