Vivre à Erriadh hors saison : le retour de terrain
Six ans à Erriadh, loin des fresques pour cartes postales. L'hiver qui vide le village, les courses du lundi à Houmt-Souk, le médecin, l'école, le lien social qui tient — ou pas.
On m'avait vendu Erriadh pour ses murs peints. J'y vis depuis 2019. Les fresques, je passe devant sans les voir, maintenant. Ce qui m'a retenu, c'est tout le reste — celui qu'on ne photographie pas.
Novembre, et le silence
Le choc, la première année, c'est octobre. Les derniers cars de Djerbahood s'arrêtent. Les galeristes ferment. Et le village se vide d'un coup, comme une baignoire qu'on débonde.
Hara Sghira — l'ancien nom d'Erriadh, le « petit quartier » — retrouve alors sa taille réelle. Quelques centaines de voisins, des chats, le muezzin, et le vent qui tape sur les volets. J'aime ça. Ma femme un peu moins : le premier hiver, elle a parlé de remonter à Tunis. On est restés.
L'isolement, il est réel. Pas dramatique. Réel.
Les courses, une fois les boutiques à touristes fermées
Erriadh n'a pas de grande surface. Une épicerie de quartier qui dépanne, un boucher qui ouvre quand il a de la marchandise, et c'est à peu près tout.
Pour le reste, tu montes à Houmt-Souk. Six ou sept kilomètres, dix minutes par la route de la Ghriba. Le marché du jeudi, c'est celui que les guides photographient : les étals débordent dans les ruelles, les épices, les paniers en palme tressée. Magnifique. Bondé.
Le mien, c'est le lundi. Plus petit, plus populaire, presque aucun touriste. Tu y croises tes voisins, le poissonnier te garde tes rougets, on parle de la pluie qui n'est pas tombée. À Midoun, le souk tombe le vendredi, mais j'y vais rarement — trop loin pour un trajet de chaque semaine.
École et médecin : la logistique qu'on sous-estime
C'est là que des familles renoncent. Erriadh a son école primaire publique, correcte, à taille humaine. Au-delà, collège et lycée, ça se passe du côté de Houmt-Souk. Donc transport, tous les matins.
Le médecin, pareil. Un dispensaire pour les petits bobos, mais pour un spécialiste — un dentiste, une échographie — direction Houmt-Souk, parfois la clinique privée vers la route de l'aéroport. Rien d'insurmontable avec une voiture. Sans voiture, je ne te le conseille pas. Vraiment.
Un ami, photographe lui aussi, s'est installé ici sans permis, à vélo électrique. Il avait un setter irlandais qui détestait le vélo. Il a tenu huit mois.
Le lien, ce qui m'a surpris
Je m'attendais à un village-musée. J'ai trouvé un village qui vit.
Erriadh garde cette particularité djerbienne : la mosquée et la Ghriba se partagent le même bout d'île — la Ghriba, l'une des plus vieilles synagogues du monde, lieu de prière depuis des siècles. Au printemps, le pèlerinage ramène du monde et des barrages de sécurité partout, une parenthèse étrange dans la routine. Le reste de l'année, la cohabitation se fait sans bruit. Mon voisin de gauche m'apporte des dattes en décembre. Je ne lui ai jamais demandé sa religion. On s'en fiche.
Le lien, ici, il passe par le café. Pas par les associations ni les événements. Le café du coin, le matin, le même tabouret. C'est long à entrer. Une fois dedans, tu n'en sors plus.
Et l'immobilier, dans tout ça
Petit retour de terrain chiffré. Au moment où j'écris, l'observatoire DjerbaImmo recense 82 annonces actives sur l'île. Erriadh ? Deux. Médiane autour de 444 TND le mètre carré — au-dessus de Midoun et de Houmt-Souk, qui tournent plutôt vers 300.
Ça dit deux choses. On n'achète quasiment pas à Erriadh : les maisons se transmettent, ou se gardent. Et quand un bien finit par sortir, il se paie. Le mètre carré djerbien reste donné pour un Européen — l'euro vaut autour de 3,39 dinars ce mois-ci, une vieille houch à retaper ne coûte pas une fortune. Le piège est ailleurs.
Mon avis, à rebours de ce que vend la plupart des agences : Erriadh est un mauvais plan locatif et un excellent lieu de vie. Les sept locations de vacances actives sur toute l'île le confirment — la demande saisonnière colle aux plages, pas aux terres. Acheter ici pour louer à la semaine, tu vas ramer. Acheter pour y vivre, novembre compris, c'est une tout autre histoire.
Je sais, je viens de passer trois paragraphes à te décrire l'hiver qui vide tout. Et je te dis d'acheter pour vivre. Le marché bouge, moi aussi. Six ans après, je n'ai pas quitté Erriadh.
“Erriadh est un mauvais plan locatif et un excellent lieu de vie.”




